Le pyromane
Cette nuit, alors que les choses semblaient se calmer, j’ai fait un autre rêve. J’ai dit « un autre rêve » comme je pourrai dire une autre vision, une vision différente des autres. Oui, depuis quelque temps, j’ai des visions. Le jour je ressens des sensations étranges et la nuit, d’habitude mon lieu de repos, mon oasis de paix, était devenue une passerelle redoutable où le mal en moi se rendait visible. Je « vois » la nuit.
Hier soir, au milieu de mon lit, je visitais les terres du village de mon enfance en compagnie de mes amis, une bande de jeunes intéressés à l’avenir qui arrivait droit sur eux.
Nous traversions les montagnes de notre enfance et marchions avec plaisir sur une terre qui nous semblait nouvelle et que nous connaissions pourtant très bien. Il y avait des grands arbres fruitiers, des petites plantes ici et là, semées au hasard sur une terre rouge comme le sang de nos veines.
En bas, c’était le village, un assemblage de petites maisons en paille. En face, il y avait une route asphaltée qui traversait le pays, comme une cicatrice faite par la modernité.
Le village se trouvait sur un seul côté de la route.
Après ma promenade, je rentrais au village et c’est alors que je trouvai les anciens en train de discuter ensemble d’un problème grave. Normalement, je n’ai pas le droit de participer ni d’écouter ce genre de débat. Cependant, je m’approchais par curiosité pour écouter ce qui se disait.
L’un d’eux prit la parole :
- Mes amis, nous devons découvrir quel est celui qui brûle toutes nos maisons dès que nous avons fini de les reconstruire ?
Un autre prit la parole :
- cela ne peut plus durer mes frères, chaque fois que nous avons fini de reconstruire nos cases, un esprit malin, un esprit malfaisant profite de la nuit pour mettre le feu à nos habitations, à toutes nos habitations. Qui, parmi nous, cherche à détruire notre communauté ?
- Ce sont les anciens qui nous punissent, dit le sorcier, le plus ancien d’entre eux.
Moi, qui avait fait quelques études à l’université, je m’immisçais alors dans la discussion comme pour les aider dans leur recherche.
Je leur dis:
- c’est peut-être l’œuvre d’un pyromane. Vous savez, tous les pays, tous les villages du monde ont au moins un pyromane.
Tout le monde se regarda avec interrogation. Puis l’un d’entre eux s’avança vers moi et me demanda :
- Un pyromane, qu’est-ce que c’est ? Dit nous ce que tu sais, toi qui a fait des études dans les écoles là-bas, loin de chez nous. Dis-nous ce que tu sais.
J’avançais alors au milieu du groupe, avec le sourire aux lèvres, fier d’apprendre quelque chose à mes frères.
- Un pyromane, c’est un malade psychologique. Il ressent une impulsion pathologique qui le pousse à allumer des incendies, à brûler tout ce qu’il trouve.
- Mais enfin, par les cornes de Batou le buffle sacré, qu’est-ce que tu nous racontes ? Un pyromane cela ne peut pas exister. Aucun homme ne viendrait brûler sa propre case ainsi que celle de tous ses frères. Comment peux-tu venir sous l’Arbre de Temo l’Ancien pour nous dire de telles bêtises ? Laisse-nous jeune insolent.
Je quittais la petite foule d’hommes la tête baissée, sans rajouter un mot.
La nuit qui suivit ces événements, je dormais parmi mes amis et tout allait bien. Mais je me suis senti mal. J’avais une sorte de fièvre dont j’avais l’impression confuse de connaître le remède.
Il fallait que je passe de l’autre côté de la rive, que j’abandonne le village. Il fallait que je traverse la grande route asphaltée pour voir le village depuis la terre d’en face.
Je me levais et me plaça sur le bord du chemin. Quelques uns parmi ceux qui avaient le sommeil léger se réveillèrent.
- Où vas-tu jeune inconscient ? me demanda-t-on.
- Je vais voir de l’autre côté, je vais quitter les limites de notre village.
- Mais c’est une trahison ! s’écria la petite foule.
C’est l’impression que j’avais moi aussi, une impression désagréable de lutter contre moi-même. Cependant, je traversai la dangereuse route (personne ne semblait pouvoir m’en empêcher) et me retrouvai de l’autre côté.
Je regardais alors le village dans son ensemble. C’était la panique. Des flemmes partout, des cris de peur. On cherchait à éteindre le feu par tous les moyens. Comme l’eau manquait, on n’envoya de la terre rouge sur le feu, mais c’était peine perdue.
Après quelques minutes, les villageois cessèrent la lute.
Ils se mirent à regarder de l’autre côté de la route, avec une incompréhension palpable, le traître pyromane gesticuler de façon frénétique, dans une danse qui leur était inconnue.
NEG