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La chaise angoissée
N’ayant pas trouvé grand chose, j’allais remonter les mains vides. Mais il y avait dans la cave une chaise semblable à un vieil homme à quatre pattes, arrivé au bout de ses efforts d’une longue et misérable vie.
La pitié (ou plus exactement la compassion) me fit tourner le regard vers elle, alors qu’elle pourrissait dans un coin sombre, comme toute vieille chaise est supposée le faire.
Je la voyais assise maladroitement sur elle-même, tremblotant à l’idée de n’être plus capable de supporter la moindre charge.
Lorsque je fus à côté du vieil homme en bois, il m’interpella ainsi :
- Mon jeune ami, regarde comment je suis devenu inutile et fragile. Ne peux-tu rien faire pour un vieux compagnon de la Grande Route ?
Je lui répondis avec l’arrogance de ma jeunesse :
- N’es-tu pas heureux d’avoir bientôt fini de supporter le derrière des Hommes vils et hypocrites ? N’es-tu pas enfin soulagé de sentir à nouveau passer sur ton dos l’air frais et léger de la liberté retrouvée ?
- Oh il est vrai que j’ai porté ma charge durant cette longue vie et mes douleurs n’ont d’égale que les crissements de mes articulations déboîtées. Cependant, il y avait une charge que je supportais volontiers et qui me rendait plus heureux que toutes les chaises du monde :
- Parle donc vieux bois, parle moi de ton bonheur de chaise !
- Il y avait cette jeune fille qui venait s’asseoir sur mes genoux et qui balançait ses petites jambes au-dessus du sol, comme le vent faisait balancer mes branches lorsque j’étais un arbre plein de vigueur. Voilà que le service que je rendais à ce petit postérieur vient à me manquer, moi qui termine péniblement mon parcours au fond d’une cave…
Je n’ai pu me détourner de la souffrance du vieux débris et je lui dis :
- Cette jeune fille est devenue une jeune femme maintenant. Veux-tu encore être utile à son postérieur ?
- Ce serait une joie sans nom et je ne vous remercierai jamais assez de votre gratitude !
Je pris alors la vieille chaise avec moi et je remontai au salon où m’attendait, couchée sur un ours blanc qui tapissait le sol, celle qui jouissait du privilège d’être femme. Je lui dis :
- Finalement demoiselle je n’ai trouvé que cette vieille chaise pour répondre à votre demande, est-ce que ça ira ?
- Oui, me répondit-elle sans remord, tu peux la prendre.
Après avoir déposé le bon bois à sa nouvelle place et m’être débarrassé de mes vêtements superflus, je la rejoignis sur le sol.
Et pendant que, allongée sur la fourrure polaire, elle savourait à pleine bouche la friandise promise, moi, l’œil rivé sur l’étrange sacrifice, je regardais le vieux bois qui crépitait avec allégresse, redonner toute sa vigueur au feu de la cheminée…
Neg